Attendre sur son bureau les PV des juges, ce n'est pas ce que j'appelle de l'enquête, mais de la simple gestion de fuites. Le journaliste devient un pion, rentrant dans les objectifs des uns et des autres, devenant l'outil de vengeances ou de stratégies judiciaires.1
La vérité sort parfois de la bouche des raclures. Pierre Péan prononce celle-ci dans un entretien accordé en 2014 au Figaro et réalisé, entre autres, par Eugénie Bastié. Un terreau fertile, donc, pour que poussent toutes sortes de dingueries et éclosent les calomnies les plus folles. C'est pourtant dans ce caniveau moral que germe la réflexion qui nous intéresse aujourd'hui.
Péan, qui se réclame du « journaliste d'enquête », est avant tout un négationniste ; il relaie notamment la thèse de Jean-Louis Bruguière selon laquelle le génocide au Rwanda aurait été déclenché par les Tutsis eux-mêmes (via l'assassinat du président Habyarimana)2, une affirmation aussi absurde que dangereuse. Il nie aussi, dans sa biographie de Jean-Marie Le Pen, la participation de ce dernier à des actes de torture durant son séjour en Algérie (ce qui est là encore proprement faux3).
Le personnage n'est donc pas très recommandable, me direz-vous. Il n'en reste pas moins que, à propos du journalisme dit « d'investigation », il fait mouche. Le débat n'est pas nouveau et la presse est de toute façon une cible facile. L'objectif ici n'est pas de pourrir pour le plaisir de pourrir - tentons donc d'être constructifs et de rendre justice au sujet.
Trouver sans chercher
En réalité, ce qui m'intéresse, ce n'est pas tant le journalisme d'investigation que sa variante paresseuse : le « journalisme de révélation ».
Prenons un exemple frappant et contemporain à l'écriture de ces lignes. Le 2 avril 2026, la députée Rima Hassan est convoquée au poste. Lors de sa garde à vue, des membres du corps policier, dont le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez en personne, propagent de fausses informations indiquant que de la drogue de synthèse aurait été trouvée dans son sac. Ces affirmations mensongères seront rapidement écartées, mais le mal est déjà fait : des dizaines de chaînes et de journaux ont déjà repris et diffusé la fake news, trop contents de pouvoir une nouvelle fois taper sur leur bouc émissaire favori.
On en discute, on suggère que son parti est rempli de drogués4 et que ça n'a rien d'étonnant, on en rigole... Aucun doute n'est émis quant à la véracité de l'information qui se propage comme un feu de broussailles. Et pourtant, cette rumeur s'avère bel et bien inventée de toutes pièces. Pire encore (et ça ne sera révélé que plusieurs mois après), ces fuites venaient d'un ministre qui les aurait tranquillement débalé à des journalistes tout en faisant mine de ne pas savoir que ça relevait du secret de l'instruction.
Ce détail nous vient de « Complément d'Enquête », qui révèle la révélation en donnant la parole aux journalistes ayant discuté avec monsieur le ministre :
Sur le coup je me dis « mais il ne se rend pas compte qu’il est en train de nous donner des informations totalement confidentielles ? Que peut-être, un ministre de l’Intérieur ne devrait pas dire ce genre de choses à côté de son Premier ministre, au milieu d’un wagon-bar ? »5
Mais bien sûr qu'il se rend compte ! Ce « témoin 1 », journaliste anonyme, s'illustre là par sa naïveté : non seulement il s'est fait le porte-voix de cette fake news et s'est fait manipuler comme un bleu par un flic (fût-il le premier de France), mais il admet qu'il ne s'est même pas posé la question. Disons plutôt qu'il s'est posé la mauvaise question, la bonne étant évidemment « pourquoi le ministre de l'Intérieur me donne-t-il de telles informations ? »
C'est là qu'apparaît la distinction entre enquête et révélation. On ne croise pas les sources, on ne fait que servir de passe-plat à une information, en s'en distanciant ou non, qui nous a été révélée. Le mot est très précis puisqu'il s'agit toujours de quelque chose de mystérieux ou de secret qu'on dévoile aux yeux du monde. Quelque chose de suffisamment spectaculaire, confidentiel ou surprenant pour que la simple existence de l'information puisse devenir de l'actualité. On publie, on divulgue, on proclame, et peu importe si c'est faux - on pourra rectifier, commenter, modifier si nécessaire. Par contre, il ne faut pas traîner : le scoop n'attend pas (et on reviendra plus bas sur pourquoi il est si pressé) !
Le scoop fonctionne d'ailleurs parfaitement lorsqu'il sollicite l'émotion la plus apte à susciter une forte réaction ou une diffusion de l'information de bouche à oreille - en l'occurence, la colère6 7. Les révélations qui feront le plus de bruit seront celles qui traitent de violences, d'injustices ou de secrets honteux.
Dans une mise en abyme prévisible, le numéro de « Complément d'Enquête » traitant de cette affaire est lui aussi victime des tares du journalisme de révélation. Après avoir dévoilé l'implication du ministre de l'intérieur dans la fuite des informations, on s'attendrait à ce que l'émission prenne du recul sur un travail qui est aussi le sien... France 2 figurait en effet parmi la longue liste des relais de cette fuite ministérielle8. Pourtant, aucune excuse, aucune correction, et un Tristan Waleckx qui oubliera mystérieusement pendant l'émission de citer sa propre chaîne parmi celles qui ont servi de tremplin à cette diffamation, préférant évoquer BFMTV ou Europe 19.
Loin de remettre en cause les conditions de son propre travail journalistique, l'équipe de « Complément d'Enquête » en remet une couche et impose à la députée insoumise le traitement qu'on attend de la part des médias dominants, la soumettant à un véritable « réquisitoire », selon les mots du rapport d'Acrimed9 à ce sujet qui mérite pleinement une lecture.
Ce même rapport nous montre également que « Complément d'Enquête » élude sciemment toute introspection ou remise en cause quant aux limites du journalisme de révélation. Tristan Waleckx déclare en effet, en interview dans « Au Poste » après la diffusion du fameux numéro de son émission :
En l’espèce, [les journalistes politiques] ont fait leur travail. Je me mets à leur place […], si nous-mêmes on avait eu les confidences d’un ministre nous expliquant que telle personne s’est retrouvée avec de la drogue sur elle pendant une garde à vue, on aurait sans doute sorti l’info.9
Il ne s'agissait donc pas d'un oubli. Si le sujet n'est pas abordé, ce n'est même pas parce qu'il dérange - la connivence est pleinement assumée. Et le présentateur n'a pas tellement tort quand il dit qu'ils « font leur travail ». Le journaliste n'a depuis longtemps plus une mission de découverte de la vérité (quoi que ça veuille réellement dire) ; il est un employé qui a des obligations de productivité et doit publier, publier, publier, souvent au mépris d'un travail journalistique approfondi (même s'il aimerait possiblement avoir la possibilité de l'accomplir).
Tous pourris ?
On pourrait, à la lumière de ces événements, être tentés de s'interroger : reste-t-il du « vrai » journalisme d'investigation ? Sans aucun doute, mais ce n'est pas dans les médias mainstream que vous le trouverez, sauf rares exceptions. Cette triste vérité ne date d'ailleurs pas d'hier. Remontant jusqu'à Lippmann en 192210 puis étayée par Chomsky et Herman dans la bombe nucléaire qu'est Manufacturing Consent (dont je recommande la réédition décaviardisée de 201811), la notion de « fabrique du consentement » identifie cinq filtres au travers desquels les médias et leurs productions sont directement ou indirectement restreints12 :
- L'aspect économique et lucratif du média (il se doit de générer du revenu) ;
- L'utilisation de la publicité comme principal revenu ;
- Le recours aux sources dites « officielles » ;
- Les pressions extérieures ;
- Le filtre idéologique de la société (pour Herman et Chomsky, c'était l'anticommunisme. Pour nous aujourd'hui, ce serait sans doute le néolibéralisme).
Parue en 1988, cette critique fondamentale a un angle mort évident : celui d'Internet et des réseaux sociaux. La forte baisse de la barrière à l'entrée pour la communication de masse a bien sûr transformé les métiers du journalisme - pour être plus précis, les filtres 1, 2 et 4 (en fonction des plateformes) ont été affaiblis, voire supprimés, dans certains contextes.
Cela ne remet cependant pas en cause la validité de ce « modèle de propagande » et de son application aux médias mainstream. Le troisième filtre est en effet tout particulièrement pertinent pour notre sujet du journalisme de révélation et, déjà à l'époque, Herman et Chomsky avaient identifié pourquoi les médias se reposent tant sur des sources gouvernementales ou industrielles : d'une part, celles-ci offrent un vernis de crédibilité instantané et confèrent à l'information elle-même le caractère « officiel » de son émetteur. D'autre part, le recours à ces sources est facilité par les institutions elles-mêmes, qui trouvent par là un moyen de communiquer largement et gratuitement des informations pré-sélectionnées.
Ce troisième filtre est ainsi étroitement lié au quatrième. En choisissant des sources officielles (et donc automatiquement considérées comme « fiables »), les journalistes se protègent par avance du contrôle exercé par les entités gouvernementales, les grands industriels, leurs propres gérants (qui font d'ailleurs souvent partie de la catégorie précédente), etc.
Comment ne pas voir ici le parallèle avec le journalisme de révélation ? Beaucoup de grands noms s'en sont rendus coupables, y compris dans des rédactions que le grand public situe largement « à gauche » de l'échiquier politique, comme France Inter13 ou Le Monde14. D'autres tombent dans un autre travers de la révélation : le feuilletonnage.
Révéler c'est exister
Il ne suffit plus de dévoiler pour faire du bruit ; il convient de tout chroniquer, de l'élément instigateur jusqu'aux débouchés judiciaires en passant par tous les témoignages possibles et imaginables. Sur Mediapart par exemple, on consacre 34 articles à « l'affaire Bruel », 30 à « l'affaire Kohler », 18 à « l'affaire Stéphane Plaza », et j'en passe.
Le goût pour les sagas chez Mediapart ou Le Canard Enchaîné est multifactoriel. Il provient à la fois du premier filtre (les sagas se vendant très bien), parfois du troisième, peut-être aussi d'une simple volonté de justice. Ces affaires n'en sont pas moins orchestrées à une certaine échelle. Et c'est ainsi qu'il faut les prendre et les comprendre : non pas comme la fronde de David abattant Goliath, mais plutôt comme un instrument qu'aussi bien le petit que le grand savent manier.
En s'affranchissant du deuxième filtre (ces deux journaux ayant renoncé à la publicité), ils se réclament « indépendants ». Ils n'en sont pourtant pas moins victimes des quatre autres, qu'ils le veuillent ou non. « Il faut bien vivre », répondront les intéressés.
Mais, me direz-vous, où est le mal à « révéler » les affaires Bruel, Depardieu ou Kohler ? Loin de moi l'idée de prétendre que dénoncer des faits de violences sexuelles, de détournement de fonds ou de prises illégales d'intérêts est une mauvaise chose (et le journaliste est plutôt la victime que le bourreau de ce système). On pourra, par contre, juger de la place qui est accordée par des journaux comme Mediapart à ces sagas et, inversement, à ce qui aurait pu remplacer ces séries interminables... Cela nous éloigne du sujet. Je laisserai donc à Judith Bernard le soin d'étayer ce propos15.
Détruire un consentement
Bon gré mal gré, les journalistes qui confondent investigation et révélation participent à la fabrication du consentement. Ils transforment des problèmes sociétaux (sexisme, corruption) en « affaires » individuelles (Bruel, Kohler) et ne voient pas plus loin que le bout de leur nez, quitte à dépolitiser des sujets éminemment politiques pour en faire des feuilletons à grignoter au fil de chaque nouvelle révélation.
Ainsi, un « Cash Investigation » sur l'exploitation animale et humaine dans les industries du luxe16 attaque Max Mara ou LVMH, sans jamais remettre en cause l'industrie du luxe dans son ensemble ; un des 34 articles consacrés à Patrick Bruel17 dans Mediapart met en cause le personnage, mais reste le plus souvent coi sur les implications plus larges des violences sexuelles dans l'industrie de l'audiovisuel.
Encore une fois, n'allez pas vous imaginer que ça ne me fait aucun plaisir de voir des monstres tomber (bien que l'impact du cancel et des révélations sur les entités visées ne soit que rarement très prononcé). La question ici est plutôt de savoir comment améliorer cette situation. Dire que les médias sont pourris, corrompus, biaisés, etc., ne fera pas avancer les choses.
Le fond du problème, c'est le premier filtre - en ayant fondamentalement besoin de générer du revenu, un journal ou une chaîne de télé s'expose à tous les autres : pour faire de la caillasse, il lui faudra soit accepter le démon publicitaire (et les pressions qui vont avec), soit se contorsionner pour rentrer dans un carcan suffisamment généraliste pour devenir populaire et vivre de ses adhérents. Faire de la thune c'est faire de l'audience, et pour être vu, lu ou écouté, il faut de l'information fraîche - il faut du scoop.
En ce sens, il est urgent de réhabiliter l'investigation, la vraie, celle qui se fait sur le temps long (et donc fait moins d'oseille). Celle qui va au fond de l'affaire et dégage d'un sujet des conclusions plus ouvertes que simplement « machin a fait ci » ou « truc a dit ça ». Celle où l'on analyse, on discute, on contextualise et on enquête, plutôt que de révéler, commenter, feuilletonner...
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Pierre Péan : « Le journalisme d'investigation n'existe pas ! » ↩
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Rima Hassan en possession de drogue: "Ça fait beaucoup de drogués à la France insoumise", affirme Robert Ménard, maire de Béziers, BFM, 2026 ↩
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Complément d'enquête : Rima Hassan - Députée européenne LFI, France TV, 2026 ↩
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Anger Is More Influential than Joy: Sentiment Correlation in Weibo, Rui Fan, Jichang Zhao, Yan Chen, Ke Xu, 2014 ↩
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What Makes Online Content Viral?, Jonah Berger, Katherine L. Milkman, 2010 ↩
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« Complément d’enquête » sur Rima Hassan : misère du journalisme télé d’investigation, Jérémie Younes, Acrimed, 2026 ↩↩↩
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Fabriquer un consentement : La gestion politique des médias de masse, Edward S. Herman, Noam Chomsky, Investig'Action, 2018 ↩
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Manufacturing Consent, Edward S. Herman, Noam Chomsky, 1988 ↩
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Affaire Mélenchon : misères du journalisme « d’investigation », Eric Scavennec, Acrimed, 2018 ↩
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Panama : le lourd passé d’Edwy Plenel, Patrick Lemaire, Acrimed, 2003 ↩
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DE QUOI MEDIAPART EST-IL LE NOM ? EP #3 - LE PROGRESSISME LIBÉRAL, Paroles D'Honneur, YouTube, 2026 ↩
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Affaire Bruel : l’animatrice Flavie Flament a déposé plainte pour viol ↩