C'est en passant un matin devant une plaque à son nom que la question m'est venue : que reste-t-il de Jacques Chirac ?
Dans mon esprit jusqu'à peu, pas grand-chose, si ce n'est le vague souvenir d'un grand dégarni dont les casseroles n'ont d'égal que le nombre de ses répliques passées à la postérité. J'ai moi-même usé et abusé de Chirac comme référence pop culture qui, sans générer d'hilarité, fait toujours son petit effet. Et pour cause, sans pour autant nécessairement apprécier le personnage, on l'admettra sans honte : Chirac était cool.
Mais qu'a-t-il laissé comme image et comme impact sur le champ politique français ? La Chirac Mania est passée, le deuil est loin, donc on peut s'en donner à cœur joie et déterrer le bonhomme.
Image complexe
La réputation de Chirac est très difficile à déchiffrer et a beaucoup évolué ; elle dépend aussi, entre autres, de l'âge et de l'affiliation politique de l'interrogé. Je vais donc tenter d'aller au plus simple et de dégager des tendances claires. On s'intéresse ici surtout à son image post-mandat.
En 2015 déjà, il écrasait tous les autres présidents de la cinquième et se hissait au rang peu contesté de président « le plus sympa » depuis la nouvelle constitution.1 En 2016, 83% de la population garde « un bon souvenir »2 des années Chirac. À sa mort en 2019, il a droit au boost classique de popularité, ce qui le met ex-aequo dans l'opinion générale avec de Gaulle (!!) comme le « meilleur » président de l'après-guerre, passant de 10 % en 2013 à 30 %.3 En particulier, les djeun's sont très nombreux à s'accorder là-dessus puisque c'est la moitié des 18-34 ans qui le considèrent comme tel.
L'ennui dans tout ça, c'est que ce sont des sondages IFOP. Au-delà des potentiels biais introduits par cet acteur intermédiaire, on notera aussi que les questions ne sont jamais les mêmes année après année : ici on demande s'il est « cool », là s'il est bon, ce qui ne facilite pas la comparaison ou une étude objective de l'évolution des paramètres. Pour autant, on dégage rapidement une tendance assez claire : les gens gardent une bonne image de Chirac. Rien de bien nouveau, me direz-vous, mais rappelons que c'est un tour de force pour un président français, ancien ou en fonction, que d'être apprécié (ou ne serait-ce que toléré) !
Comme point de comparaison contemporain, le terrible Emmanuel arrachait en 2025 un impressionnant taux de satisfaction de 26 %, avec un pic à 42 % lors de son intronisation. Biais de récence sans doute, les chefs d'État n'étant jamais très populaires durant leur mandat. Il n'empêche que le mangeur de pommes ne descendra jamais sous la barre des 30 % pendant ses deux règnes, montant même parfois jusqu'à 70 % avec une moyenne qui éclipse le pic de notre Jupiter actuel !
Pourquoi ? Parce que Chirac a su faire ce que nombre de ses pairs lui envient : il a séparé l'art de l'artiste. Bien avant Wauquiez et sa pitoyable parka, il a expertement manié son personnage, celui du débonnaire proche du peuple, du défenseur de l'opprimé, du réparateur de la fracture sociale.
C'est d'ailleurs bien souvent ce personnage théâtral, et non l'homme politique, qui sera immortalisé dans les extraits de l'INA, dans les memes et les références qui lui survivront. Pour beaucoup de mes contemporains – qui rentrent dans la tranche des 18-34 ans interrogés en 2019 – la mémoire de Chirac est cristallisée dans sa marionnette des Guignols, dont les décisions politiques du modèle étaient le dernier de nos soucis.
Au-delà du simple symbolisme visuel (Chirac fume, boit et dit des gros mots !), sa capacité à se transformer selon les occasions a grandement joué en sa faveur : du tonton PMU à la campagne, il peut redevenir l'énarque au détour d'un discours ou d'une discussion dans un quartier chic de Paris. C'est d'ailleurs cette sociabilité sans faille qui lui a permis de rester dans les esprits comme « Un personnage sympathique qui aimait la vie » pour un tiers des interrogés.4
Politique simple
À une échelle plus anecdotique, j'ai réalisé dans mon entourage proche un sondage dont l'échantillon, de taille n=4, a été choisi parmi des 18-34 ans dont l'orientation politique n'est pas représentative de l'ensemble de la population. Malgré tout, on y retrouve des résultats pertinents. Parmi les sondés, à la question « Que vous inspire Jacques Chirac ? » , les réponses vont de « Gros tricheur kiffé des français » à « addiction malsaine à la Corrèze » en passant par « Politique extérieure plus que OK mais gros raciste UMP de merde ».
Revenons sur cette dernière réponse parce qu'elle illustre aussi un angle mort de la vision du personnage. Si vous êtes encore épargnés comme moi par la trentaine et qu'on mentionne « Chirac » et « international », vous pensez sans doute immédiatement à son refus de suivre Bush Jr. en Irak, et vous ne seriez pas hors norme puisque c'est de loin ce que les Français retiennent de lui (à 71%4). On aurait tort pourtant de considérer cette action comme un acte moral ou même comme une exception à la règle puisqu'il s'agit, comme bien souvent, d'une décision purement stratégique et politique. Elle s'inscrit dans cette tradition Gaulliste (à laquelle je n'oserais pas donner tort) qui consiste à faire chier aux États-Unis et à refuser leur impérialisme.
Cela n'implique en aucun cas que Chirac était anti-impérialiste, bien sûr, mais bien qu'il était opposé à celui de Bush spécifiquement, d'autant plus que ce dernier marchait sur nos propres intérêts coloniaux ! La continuité de la présence néo-coloniale française n'en a pour autant pas tant souffert. Si feu monsieur le président parle volontiers de « partenariat »6, de « coopération » ou d' « amitié »7, il en garde ce ton paternaliste tout à fait aligné sur la politique réelle menée par la France des années 90 sur le continent africain. Il a même le culot de déclarer, dans une allocution du 5 janvier 2005 sur les relations franco-africaines :
En Afrique, comme dans le reste du monde, la France n'impose pas sa présence, elle n'est pas sous l'influence d'intérêts économiques, elle [se] limite à la sécurité et à la formation le rôle de ses contingents qui y stationnent avec toujours l'accord des États ou sous le mandat international.7
Passons sur la déclaration tout bonnement ahurissante que « la France n'impose pas sa présence » en Afrique, qui fera rire quiconque se renseigne sur la question. Les relations proches de Chirac avec des autocrates comme Omar Bongo8 9 ou Gnassingbé Eyadéma10 trahissent les intentions réelles du bonhomme qui, loin de chercher la paix en Afrique, souhaite plus que tout y voir la stabilité si chère aux investisseurs français. Ces amitiés stratégiques offrent une influence diplomatique dont la France peut user pour continuer à mener outre-méditerranée des projets néo-coloniaux, économiques comme militaires.
Le pari est cependant réussi : le Chirac dont beaucoup se souviennent est celui qui a dit NON à la guerre (une fois, dans des conditions spécifiques qui l'arrangeaient par ailleurs), et pas comme un impitoyable stratège qui n'a jamais eu peur des intrigues internes comme externes, et qui n'a pas hésité à sacrifier ses alliés11 et à écraser ses rivaux. Sa violence symbolique et sociale s'est illustrée par le plan Juppé12 ou par ses grandes campagnes de « lutte contre l'insécurité » (qui consistent, comme tout bon réac, à taper plus fort sans réfléchir), mais ce serait sans oublier qu'un des rares points qui le rend sympathique aux yeux de certains, sa politique étrangère, s'est aussi avérée désastreuse.
Au-delà de la « Françafrique », qui mériterait de s'y attarder dans un épisode dédié, n'oublions pas que Chirac s'est opposé à la guerre d'Irak mais n'a pas bronché lorsqu'il s'agissait d'aller en Yougoslavie en 1999 ou en Afghanistan17 en 2001. Certains épisodes de l'ère Chiraquienne, soigneusement mis sous le tapis par la suite, n'ont d'ailleurs pas l'air d'entacher la mémoire du bonhomme, comme l'exil du président comorien Saïd Mohamed Djohar et sa destitution forcée en 1995 (sinon organisée, du moins tacitement tolérée par le gouvernement français).13 14
Pourtant, Jacques sait se montrer magnanime et faire bonne figure, surtout lorsqu'il est sur le terrain – on pensera au célèbre incident du « What do you want? Me to go back to my plane and go back to France? » à Jérusalem, à ses gestes spontanés, à son association (même indirecte) à la charité via les pièces jaunes de Bernadette...
C'est d'ailleurs là qu'on reconnaît bien Chirac comme un vrai homme de droite : il montre une compassion qui se limite à l'interpersonnel tout en déployant une brutalité surprenante à l'échelle politique et sociale, et les faibles n'auront qu'à compter sur la charité des plus forts. Il s'affiche comme l'ami du citoyen français, palestinien ou ivoirien, et serre les mains des bonnes gens tout en menant de facto en coulisses une politique violente dont l'objectif principal est d'écraser méticuleusement ses adversaires et de promouvoir la continuité de la France comme acteur de premier plan sur la scène mondiale, coûte que coûte.
L'impérialisme sous Chirac reste donc le même dans le fond, ne changeant que dans la forme. On adopte des euphémismes, des éléments de langage voire des méthodes plus douces, mais les objectifs restent les mêmes. On voit même un aperçu de ce nouvel « impérialisme multilatéral » dans la citation ci-dessus : la France intervient en Afrique, oui, mais « avec toujours l'accord des États ou sous le mandat international » bien sûr, et peu importe si ces accords se font sous couvert de pressions économiques ou grâce à l'amitié avec des dictateurs locaux, tant que le vernis tient.
Jacques le gaucho ?
En 20194, 37 % des 18-24 ans positionnaient Chirac « à gauche » (c'est-à-dire, centre-gauche ou gauche) contre 19 % de la population globale. Alors Jacques était-il « de gauche » (pour tout ce que cela peut signifier), comme un tiers des jeunes pensaient s'en souvenir à sa mort ?
Commençons par un grand classique :
« Pour moi, la femme idéale, c’est la femme corrézienne, celle de l’ancien temps, dure à la peine, qui sert les hommes à table, ne s’assied jamais avec eux et ne parle pas. » (1978)
Sans doute a-t-il adouci entre-temps son opinion des femmes ? Dans le même sondage cité plus haut, elles étaient bizarrement 18 % à apprécier cette « phrase culte » de notre tonton Jacques. S'il apparaît en 2019 comme modéré pour la droite, ça ne peut être qu'en comparaison avec l'extrême-centre moderne macroniste et en prenant en compte la droitisation du débat public et politique des 20 dernières années (et encore, il faut plisser les yeux).
Une certaine image de xénophile lui colle aussi à la peau, en raison notamment de sa passion pour l'Asie et son goût pour les escapades interculturelles (là encore, toujours dans un aspect interpersonnel). S'ajoute à cela sa victoire contre le FN en 2002 qui suivit ce qui, à l'époque, était encore un choc politiquement parlant – le gros Le Pen au second tour.
La réalité s'avère, comme bien souvent, décevante. Le Chirac des années 90 n'hésite pas à reprendre à son compte les thèmes phares du FN (sécurité et immigration) tout en faisant mine de se pincer le nez lorsqu'il s'agit de discuter avec eux. Certes, il n'est pas au niveau d'un Pasqua ou d'un Retailleau, mais il est là, le vrai Chirac : Sarkozy à l'intérieur et le bruit et l'odeur.
Banalisation de la filouterie
Je ne prétendrai pas ici que Chirac a inventé la filouterie. Le « clientélisme », les marchés truqués, les réseaux d'élus, les financements opaques et les liens avec le privé le prédatent très largement.
On peut cependant arguer que Chirac a, d'abord comme maire de Paris puis comme président, largement contribué à la banalisation des embrouilles, copinages et autres carabistouilles, mais aussi à l'indifférence du public face à ce genre de pratiques. Les 43 emplois fictifs18 (ou « litigieux ») sous son mandat de maire puis celui de Jean Tiberi, dont une vingtaine attribuable entièrement au bonhomme, ne sont que la partie émergée de l'iceberg.
Entre l'affaire des HLM de Paris, les faux électeurs du 5e arrondissement et les marchés publics d'Île-de-France19, les années Chirac se distinguent des précédents mandats par une institutionnalisation et une banalisation des magouilles, en particulier dans et autour de la capitale. Emplois, réseaux, marchés publics, entre bons copains, tout se partage.
Ces pratiques vont ensuite évoluer sous Sarkozy, devenant plus larges et couvrant la France plus largement voire l'international (Bygmalion, Bettencourt, les financements Lybiens...) puis sous Macron Ier où elles faciliteront la porosité entre public et privé (McKinsey, Benalla) pour le plus grand bonheur des technocrates et des grands patrons. La honte fait place à une normalisation et une complaisance totale face à ces affaires qui ne sont plus suffisantes pour décrédibiliser complètement un politique – bien que quelques exceptions existent, particulièrement Fillon.
Par un certain relativisme au sein de la population (« Tous pourris ! ») et en usant de son éternelle image de bonhomme sympa, Chirac s'en est sorti plus ou moins indemne politiquement, et ce malgré son statut de premier président condamné en justice. Comment ne pas vouloir imiter un tel succès ? L'insensibilisation du public aux affaires offre un boulevard à toutes sortes de nigauds qui, tant qu'ils continuent d'inspirer la sympathie d'une partie de leur électorat (et c'est là, sans doute, que Fillon a échoué), se croient tout permis ; et pour cause ! Il suffit de voir l'indulgence avec laquelle les Balkany et autres Sarkozy sont traités pour comprendre pourquoi il s'en trouve autant dans nos mairies, dans nos conseils régionaux, au parlement...
Ses héritiers le remercient
C'est là qu'émergent les véritables héritiers politiques de Chirac. Bon gré mal gré, des figures comme Alain Juppé et Dominique de Villepin sont associées à son image et reprennent sa rhétorique de gaulliste souverainiste d'une droite dite « modérée », mais le vrai patrimoine politique de Chirac se retrouve chez Patrick Balkany – le filou, l'arrangeur, le baron du copinage et adepte de ce Chiraquisme municipal à la bonne franquette.
Tout comme ce bon vieux Jacques, vous pourrez vadrouiller dans le fief de cet escroc et y trouver moult mamies qui vous diront avec un grand sourire « Monsieur Balkany, c'est quelqu'un de très bien pour sa commune. Il essaie toujours d'arranger les gens, pour moi ça me fait mal parce qu'il ne le mérite pas, et pour madame Balkany, j'espère qu'elle va supporter la chose »15, ou en version un peu plus honnête : « Balkany c'est une crapule, mais c'est un très bon maire »16.
Malgré tous ses excès, le vernis de Chirac tient bon, et pour cause – la droite moderne a beaucoup à lui envier, lui qui a su garder le respect et même l'admiration de beaucoup de Français malgré toutes ses exactions.
On ne verra probablement pas d'autre président « Chiraquien » à l'ère de l'information. Non seulement on ne croit plus ni à rien ni en rien, mais on constate surtout que le vernis du politique est écaillé, fatigué. Macron, pour toutes ses pirouettes et sa fausse lenteur solennelle dans ses discours préparés, n'a eu de cesse que de se ridiculiser et de prouver son égocentrisme et son âpreté dans l'interpersonnel, en particulier lorsqu'il parle au peuple : traversez la rue pour trouver un travail, interdit de m'appeler « Manu », refus de discuter avec les syndicats, mépris affiché pour les gilets jaunes, etc. Et quand le vernis tombe, alors il ne reste plus que la violence institutionnelle.
-
Les Français et Jacques Chirac, 20 ans après son accession à la Présidence de la République, Ifop, 2015 ↩
-
[HOMMAGE] Les Français et Jacques Chirac – 2016, Ifop, 2016 ↩
-
Les Français, Jacques Chirac et ses phrases cultes, Ifop, 2019 ↩
-
Le regard des Français sur Jacques Chirac, 30 ans après son élection, Ifop, 2025 ↩
-
Déclaration de M. Jacques Chirac, Président de la République, sur le "Nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique" (NEPAD), Elysée, 2002 ↩
-
Déclaration de M. Jacques Chirac, Président de la République, sur les relations francoafricaines, Elysée, 2005 ↩↩
-
Jacques Chirac et l’Afrique, une amitié particulière, Le Monde, Cyril Bensimon, 2019 ↩
-
De la présidence Eyadéma à la dynastie Gnassingbé, RFI, Monique Mas, 2005 (archivé car inaccessible sur leur site) ↩
-
Alain Juppé sacrifié, Jacques Chirac monte ce soir en première ligne, Les Echos, Cécile Cornudet, 1997 ↩
-
Alain Juppé et la réforme de la Sécurité sociale, INA, 1995 ↩
-
1995 : quand la France enlevait un chef d’État, Mediapart, 2026 ↩
-
Après l'incarcération de Patrick Balkany, le choc des habitants de Levallois-Perret, BFM, Clarisse Martin, 2019 ↩
-
"Balkany c'est une crapule, mais c'est un très bon maire" : à Levallois, le soutien des habitants ne faiblit pas ↩
-
Déclaration de M. Jacques Chirac, Président de la République, sur l'intervention militaire de la France en Afghanistan et l'annonce du départ des soldats français en Afghanistan pour participer à une action internationale de secours et d'assistance aux populations, Paris, le 16 novembre 2001 ↩
-
Jacques Chirac condamné à deux ans de prison avec sursis, Le Monde, 2011 ↩
-
Les HLM de Paris et les marchés truqués d’Ile-de-France, Anticor, 2022 ↩